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(mis à jour mardi 30 décembre 2008 à 11:29)

11/01/2006

11/01/06 - 17:21

Que du bonheur ( dans tous les sens du terme )



Sujet : Que du bonheur

Le bonheur reste encore l’une des grandes préoccupations de l’homme aujourd’hui : l’expression répandue “que du bonheur” l’atteste. Cependant, son sens soulève une contradiction majeure : comment le bonheur, concept dont la détermination reste à établir, peut se mesurer ? Nous pouvons aussi nous interroger sur l’existence d’un bonheur pur : si la vraisemblance de l’expression peut-être mis en doute, pourquoi certaines personnes l’utilisent-elles ? En dégageant l’importance du moment auquel une personne emploie la citation, faisant référence à une période achevée qu’elle a vécue, ou à la situation qu’elle est en train de vivre, nous révélerons les différentes dimensions de celle-ci. Nous verrons ainsi, dans un premier temps, que, lorsqu’elle désigne le passé, l’expression se suffit à elle même : celui qui la prononce a été heureux, et lui seul peut saisir l’intensité de la satisfaction qu’il a ressentie. Cependant, une fois la bonne heure terminée, ce sentiment disparaît, d’où le danger de vouloir tout mettre en oeuvre pour que, dans le futur, la même situation se reproduise. Ensuite, nous montrerons qu’énoncée au cours d’une période heureuse, la citation témoigne du fait que son auteur s’est posé la question du bonheur, elle est le marqueur de l’instant au cours duquel la personne l’a compromis. Finalement, puisque l’Homme semble s’attacher à “que du bonheur”, nous essaierons, par une remise en cause de notre attachement aux événements, des jugements que nous leur portons, et l’exercice de notre liberté, de voir comment nous pouvons prétendre atteindre cet idéal.



L’usage le plus courant de la citation est vraisemblablement dans la description d’une période achevée. Lorsqu’Alexis, le narrateur du roman de Le Clézio, Le chercheur d’or, évoque son enfance dans l’enfoncement du Boucan, il pourrait parfaitement s’exclamer “ c’était que du bonheur”. L’expression résume, en effet, l’image qu’il a de sa jeunesse : une proximité remarquable avec la nature, avec la mer surtout, une tendre amitié avec Denis, et des instants d’insouciance avec sa soeur au cours d’escapades dans les champs de cannes. Elle rejette également toutes oppositions à une telle conception du bonheur : pour le personnage, comme pour les personnes invoquant la citation, la satisfaction qui résulte de la période à laquelle elle renvoie est insaisissable pour quiconque, hormis lui même. Alexis a goûté à la joie de la vie au Boucan étant jeune, et personne ne peut ni la remettre en cause, ni en saisir son intensité. Cet emploi de “que du bonheur” révèle également un autre fait remarquable : au moment de l’énonciation de l’expression, son auteur ne connait plus ce bonheur. Elle témoigne alors d’une nostalgie à laquelle est enclin la personne. Alexis est indéniablement nostalgique de son enfance : tout au long de sa vie, après la saisie et la destruction de la maison de Forest Side, et sa courte expérience d’employé à Mananava, il cherchera à retrouver par tous les moyens ce bonheur d’enfant, en côtoyant au plus près la nature, par son voyage sur le Zeta naviguant sur l’océan indien, et en cherchant un trésor à Rodrigue, en vivant seul dans une vallée. Ne doit-on pas émettre des réserves quant à cette nostalgie ?
La question se pose en effet, car deux dangers naissent de l’apparition de ce sentiment : ne concevoir le bonheur que d’une manière, celle que l’on a connue dans le passé par un concours de circonstances, et ainsi ne pas être réceptif à d’autres événements qui pourraient pourtant être sources de satisfactions. Et surtout, par cette conception, chercher de manière frénétique à répéter la situation achevée pour en retrouver les joies. Mais agir ainsi, c’est nier totalement l’ordre divin, régit par la nature, auquel nous n’avons pas accès, et que nous ne pouvons pas influencer, qui ordonne l’ordre des événements qui ponctuent nos vies. Se résoudre à une telle décision, c’est s’aliéner aux aléas de notre existence,qui compromettent la finalité de notre entreprise : retrouver le bonheur perdu. Alexis va entamer cette quête d’une manière singulière : pressentant qu’il ne trouverait plus son bonheur sur son île natale, son goût pour l’exotisme s’en trouva renforcé, et il commença son périple. Néanmoins, s’il retrouve une satisfaction auprès d’une femme, en harmonie avec la nature, c’est parce que les images de son enfance, motivant son exil, ne l’ont pas obsédé. D’où finalement deux conséquences d’une conception de “que du bonheur” au passé : la naissance d’un désir, celui de, à défaut de pouvoir remonter le temps, réitérer la situation achevée, et l’apparition de frustrations, puisque l’Homme asservi à l’ordre des événements qu’il tente de contrôler ne peut combler son désir, d’où une propension, apparemment contradictoire, à l’exotisme, à l’instar de l’expérience d’Alexis. L’expression, faisant référence au moment de l’énonciation, ne prend-elle pas une toute autre dimension ?



La seconde utilisation de la citation est celle faite lorsqu’une personne heureuse déclare “ce qui m’arrive, c’est que du bonheur”. Cet emploi permet d’envisager une configuration différente par rapport à la précédente : en effet, la personne déclarant être heureuse ne peut chercher à l’être. Intéressons-nous d’abord sur le sujet de ses motivations : pourquoi déclare-t-elle cela ? Il faut, pour répondre à cette interrogation, revenir sur l’idée commune que nous nous faisons du bonheur : être satisfait complètement et de manière durable. Affirmer “que du bonheur”, en envisageant cette définition, a-t-il un sens ? Notre vie, l’expérience qu’elle nous donne, nous permet d’en douter. En effet, l’Homme n’éprouve pas de satisfaction aléatoirement, il peut éprouver du plaisir, être satisfait d’avoir accomplit une tache par exemple. Ces satisfactions plus ou moins ponctuelles peuvent rendre légitime l’utilisation de l’expression, ainsi comprenons-nous la joie qu’éprouve un sportif à partager son savoir et son talent dans sa discipline avec des enfants, et nous ne sommes pas étonnés de le voir déclarer “que du bonheur”. Cependant, nul doute que cette parole compromet le bonheur déclaré. Avoir conscience que l’on est heureux, c’est s’exposer aux menaces révélées précédemment, puisque cela implique de connaître les satisfactions qui en sont la cause, et d’appréhender leur caractère éphémère : la satisfaction qu’a le sportif à accomplir une tache, celle d’enseigner, peut aisément devenir une frustration, celle de ne jamais y parvenir parfaitement, l’enseignement étant perfectible. Sans pour autant connaître ses satisfactions, l’auteur de l’expression compromet immédiatement son bonheur par son énonciation : jouissant de circonstances favorables, de la bonne heure, il s’interroge sur la raison de son bonheur, se demande pourquoi cela lui arrive à lui, et non à un autre, et dès cet instant, il ne peux plus totalement être heureux. Prétendre que l’on vit “ que du bonheur” peut-il être ressenti comme un mensonge envers soi même et envers les autres ? Le cas d’une déclaration publique d’un sportif concernant le bonheur qu’il a à accomplir une sanction disciplinaire légitime cette question. Peut-on vivre alors “que du bonheur” dans la configuration envisagée, dans le présent ?
Nous l’avons vu, l’Homme lorsqu’il affirme connaître le pur bonheur le compromet par sa simple évocation, et cela principalement par conformisme : disposant d’une vie privée mais également d’une vie publique, à l’instant où il éprouve une satisfaction, il se pose au moins une interrogation, “pourquoi moi ?”. Or Alexis a vraisemblablement connu le bonheur dans son enfance : certe sa vision de narrateur devenu homme a vraisemblablement déformé la réalité de son enfance, mais les images qu’il lui en reste ne permettent pas de douter de cette certitude. L’enfant qu’il a été a joui de tout ce que la nature pouvait lui offrir, sans se poser de question : il ne connaissait peut être pas son bonheur, il savait certainement qu’il avait de la chance. Dans l’oeuvre de Le Clézio, Alexis se sait heureux dès qu’il est confronté au traumatisme de son enfance, son expulsion du domaine familial : le conformisme, la nécessité d’aller travailler, a permis cette révélation. Néanmoins, l’anticonformisme est une condition nécessaire mais non suffisante au bonheur : en effet, certaines personnes s’affirment comme anticonformistes, mais elles n’en demeurent pas moins soumis aux exigences de la société, et elles sont des êtres de raison soumis aux mêmes interrogations que tout Homme. Ainsi, l’expression “que du bonheur” revêt des dimensions différentes suivant son utilisation, et son emploi récurrent révèle notre attrait pour ce concept. Mais il nous apparaît que la simple considération commune du bonheur par la satisfaction ne peut justifier son usage : le pur bonheur, ainsi considéré, ne semble accessible qu’à l’enfant, qui n’a alors pas conscience de ce dernier, sinon, l’emploi de la citation semble hardie, puisqu’elle suffit à le compromettre. “Que du bonheur” apparaît donc comme un idéal, comment pouvons-nous y prétendre ?



L’utilisation de la citation nous a paru abusive pour un point majeur : la question “pourquoi moi ?” compromet le bonheur de celui qui se la pose. Cette interrogation vient principalement du fait que le bonheur semble survenir aléatoirement, par un heureux concours de circonstances, ce qui, compte tenu du conformisme évoqué, pose un problème d’ordre moral : le bonheur ne serait ainsi qu’une histoire de chance, et non de mérite, et jouir d’un tel bonheur serait amoral. Cependant, Epictète dans son Manuel et ses Entretiens distingue l’homme libre et l’esclave de manière simple, non pas par considérations physiques, mais par la faculté qu’à l’homme libre de ne pas être affecté par les choses ne dépendant pas de lui, c’est à dire tout, à l’exception de ces jugements. Partons de cette considération : dépendent de nous que nos jugements, de plus, nous sommes confrontés au cours de notre vie à une succession d’événements, et notre bonheur semble provenir de l’addition d’un certain nombre d’entre eux. Ce qu’on appelle chance, c’est précisément cette accumulation de circonstances : cependant, si cette dernière n’avait eu aucune incidence sur notre vie, nous n’aurions apporté aucun jugement mélioratif sur elle. Nous voyons dans les circonstances de la chance que parce qu’elles nous sont favorables : jugeons les différemment, mieux encore, adoptons une attitude stoïcienne, soyons indifférents à leur égard. Se poser la question “pourquoi moi ?” n’a alors plus de sens : la notion de chance ayant disparu, le bonheur n’est plus amoral, et il paraît alors beaucoup plus accessible.
Pour dépasser l’interrogation de la légitimité du bonheur, nous avons modifié notre jugement sur une succession d’événements favorables, étendons ce principe : face à tous les faits qui ponctuent nos vies, n’émettons pas de jugements de valeur. Sénèque dans de Vita beata préconise de se résoudre à l’ordre naturel des choses, commandé par un ordre divin. Il ne s’agit pas de refuser les événements heureux, mais de ne pas les poursuivre frénétiquement : chose difficile si nous attachons de la valeur aux événements. De cette manière, nous évitons toute crainte de perdre ce que l’on a, tout désir de posséder ce que nous n’avons pas, nous ne sommes plus frustrés. Ainsi, on peut prétendre au bonheur, qui semble être l’expression de l’exercice de notre liberté d’Homme, notre faculté de juger.



L’expression “que du bonheur”, nous l’avons vu, est aujourd’hui très utilisée, elle témoigne bien de notre attrait pour ce concept qui demeure mal défini. Utiliser cette expression pour caractériser le passé, c’est décrire des images qui ravivent notre nostalgie, et c’est risquer de chercher désespérément à répéter une situation qui ne dépend pas de nous. En faisant référence au moment que l’on vit, la citation, qui atteste d’une réflexion sur le concept, le compromet, et seul l’enfant pourrait connaître le bonheur évoqué, sans en avoir réellement conscience. Reste que l’attitude stoïcienne est accessible à tous, puisque tout Homme à la liberté de contrôler ses jugements : ainsi, par une attitude indifférente face à l’ordre naturel des événements, l’Homme peut se défaire de la chance qui attribuerait aléatoirement le bonheur, ce dernier ne se révélant ainsi pas amoral. Alexis a trouvé l’amour alors qu’il cherchait un trésor, son bonheur se révèle être là où il ne l’attendait pas. En prolongeant l’attitude stoïcienne à l’échelle d’une vie, nous pouvons alors prétendre à ne vivre “que du bonheur” : en ne le cherchant pas comme une fin, mais en l’acceptant là où il se trouve.

PS : je me doute bien que ce n'est pas avec ce genre d'article que mon nombre de visiteurs va augmenter ^ ^

commentaires

12/01/06 - 11:13

j'éspére que tu auras une bonne note!!

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